Walt’her, « Le chant du Reïs », Le Chitann, 19 août 1866.
Sur la mer aux reflets de moire,
Un vieux Reïs, au corps déjeté,
Guidait, un soir, sa barque noire
Sous la lune au disque argenté.
Il avait une barbe grise,
Les traits rudes et basanés,
Et des manches de sa chemise
Sortaient de longs doits décharnés.
Son front, tout chargé de vieillesse,
Son front ployait sous le turban,
Et sur la rame, avec mollesse,
Sa main s’appuyait tristement.
Son œil jetait des regards sombres,
On eût dit le vieux batelier
Qui passe au Ténare les ombres
Dont Pluton devient l’hôtelier.
Bientôt, pour une mandoline,
Sa main délaissa l’aviron ;
Il chante, d’une voix chagrine,
Un air, dont voici la chanson.
Connaissez-vous Alger la blanche ?
C’est dans le Tell
La grande ville qui se penche
Sur le Sahel.
Elle s’appuie à la colline
Nonchalamment,
Ainsi qu’une nymphe, une ondine,
Sur son amant.
Elle possède pour ceinture
Des murs épais ;
Elle possède pour parure
Trois cents palais.
A ses pieds, comme un chien fidèle
Couche la mer ;
C’est la patrie où l’hirondelle
Passe l’hiver.
Là, sous des cieux tièdes et calmes,
Et toujours bleus,
Le palmier balance les palmes,
Ses longs cheveux.
Dans son port veillent les tartanes
Aux larges flancs,
Et les galères capitanes
Aux bras puissants.
Moi, je suis reïs d’une galère !
Trois-cents forbans
Que je commande font la guerre
Aux vaisseaux francs
J’ai sur la tombe du Prophète
Posé mon front !…
El-hadj Omar, on le répète,
Tel est mon nom.
Je suis riche, puissant et brave,
Et le Pacha
Tremble à mon nom, comme un esclave,
Dans sa Kasba.
J’ai dans mon harem, des captives
De tous pays :
Des Espagnoles et des Juives
Aux seins brunis ;
Des Moscovites, des Anglaises
Aux blonds cheveux ;
Des Italiennes, des Françaises
Aux reins nerveux.
L’Arabe reçoit à ma porte
Force boudjous,
Et le Franc, que le diable emporte !
Reçoit des coups.
Hélas ! tout cela n’est qu’un rêve,
Un souvenir ! …
Le flot qui vient mordre la grève
D’Aldjezaïr,
Est déchiré par les carènes
De ces chrétiens
Qui ployaient le cou sous nos chaînes,
Chiens, fils de chiens !
Par leurs sortilèges infâmes,
Tuant nos fils,
Ils sont venus jusqu’à nos femmes…
Qu’ils soient maudits !
Les tricolores oriflammes
De ces impurs
Ont guidé la mort et les flammes
Dans nos vieux murs.
Ils ont séduit Alger sultane,
Belle, aux seins blancs :
Ils en ont fait la courtisane
Aux seins tremblants.
Sous leurs coups, mes braves corsaires
Autour de moi
Sont tombés. Ils ont pour suaires
Le ventre froid.
De la panthère ou de l’hyène,
J’ai survécu,
Et malgré mon fiel et ma haine,
Pauvre vaincu,
Qui n’ai plus ni palais ni femme,
Comme un mesquin,
Je loue et mon bras et ma rame
Pour un sequin.
Le roumi m’insulte et m’offense…
Un jour viendra
Où le soleil de la vengeance
Se lèvera.
Je souffre et je prie en silence
En l’attendant…
Et me confie à l’espérance…
Allah est grand !
Le Reïs se tut… De sa mandore,
Lorsqu’il la posa dans l’esquif,
Sortit, comme un râle sonore,
Un gémissement convulsif.
Alors, dans la sombre prunelle
D’El hadji, comme une étincelle
Une larme brilla ;
Larme d’orgueil et d’amertume
Qu’il essuyait, lorsque la brume
Couvrit sa barque et la voila.
Conservation : ANOM (BIB AOM 30743)
On retrouve ici Walt’her, qui en avril 1866 publiait dans le Chitann un autre poème intitulé “Le Marabout”. Le fonctionnement reste le même : prendre la parole d’une figure coloniale (marabout, reïs) et lui attribuer un discours poétique qui met en mots la confrontation et la guerre.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laure Demougin (12 septembre 2021). Le chant du Reïs (1866). L’empire de la presse. Consulté le 14 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/o87b